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Les peintures de Elham Etemadi : un journal de bord à travers le temps et l’espace
Une conversation entre Elham Etemadi et Negar Habibi, lors de l'exposition à la WS Art Gallery, Porrentruy, Suisse
Des scènes colorées où valsent des figures d’hommes, de femmes et d’animaux avec des formes géométriques labyrinthiques, les triangles, cônes et cubes. Voici le spectacle qui se déroule devant nos yeux, lorsqu’on est face à des œuvres, peintes à l’huile ou à l’acrylique d’une grande dimension pouvant atteindre 3,30 sur 2 mètres de Elham Etemadi, artiste peintre d’origine iranienne et active en banlieue parisienne.
Dans ces grandes compositions règne un équilibre visuel et une harmonie des formes atteintes, non pas par une quelconque symétrie formelle, mais par ce jeu subtil de vide et plein, de cet espace compressé dans lequel fourmillent les détails contre des vides souvent blanchâtres, parfois sous la forme d’un chien dalmatien ! Ces contrebalancés guident nos yeux autour de l’image et les font circuler d’un coin du tableau à l’autre en passant par des tapis, des manèges en mouvement, des plantes, des corps ou des visages d’êtres humains et animaux, des candélabres, des roues et des vélos.
Ces formes distinctes et familières à nos yeux, franches dans leurs rôles sémantiques, sont employées, notamment depuis 2020, comme le vocabulaire artistique et les mots visuels de Etemadi, véhiculant sa poésie et sa narration personnelles. En effet, toutes ses peintures emploient, de plus en plus, les mêmes entités visuelles pour raconter différents aspects de sa vie passée en Iran et de son quotidien en France. Ses peintures narrent son enfance dans le sud de l’Iran à Chiraz, son apprentissage artistique à la fois à l’Université de l’Art de Téhéran (Dâneshgah-é Honar) où elle a soutenu son mémoire de Master sur l’illustration des femmes dans l’art du livre persan, mais aussi aux cours de Madame Mahsa Rousta chez qui elle a appris l’art de l’enluminure et la peinture traditionnelle de manuscrit, souvent appelée comme « miniature » même en Iran, malgré l’inexactitude du terme !
Arrivée en France en 2010, Etemadi a continué ses études supérieures à Strasbourg pour obtenir son doctorat en arts plastiques en 2018, portant sur le thème de l’art contemporain en Iran intitulé L’irruption du jeu dans l’art visuel contemporain. Elle y avançait l’idée qu’une approche espiègle et le jeu de cacher en même temps que de dévoiler trouve son origine dans la situation sociale en Iran où les artistes font face à des contraintes telles que le contrôle gouvernemental et la censure ; tout n’est pas exposable en Iran, notamment en ce qui concerne l’art figuratif. Même si Etemadi est aujourd’hui loin de ces contraintes, elle a gardé le souvenir de sa formation artistique initiale en Iran, et donc continue à jouer avec des formes et concepts simultanément voilés et dévoilés. Elle a ainsi entamé une brillante carrière artistique avec des expositions privées et collectives à Strasbourg, Besançon, Dubaï, et Paris, ou encore à Bruxelles, Istanbul, Bâle et Abidjan.
C’est à l’occasion de son exposition à la WS Art Gallery, à Porrentruy (21 janvier – 30 mars 2024) que nous avons échangé pendant plus de deux heures sur ses créations, les états d’âme de l’artiste et celui de ses œuvres. Nous avons discuté de la pandémie de Covid-19 et comment ironiquement, ce confinement obligé, étouffant pour certains, l’a libérée de certaines croyances limitantes qu’elle s’était imposée pendant des années. Travaillant à la maison, et non plus à l’atelier, lui a permis de trouver une nouvelle esthétique en introduisant une palette vive et fraîche en contraste avec l’obscurité de cette période. Par ailleurs, la libération ressentie pendant le confinement lui a permis de franchir une étape en réalisant des œuvres de grandes dimensions. Comme on l’entend à travers cette conversation, Etemadi est l’épicentre de ses peintures ; elles représentent son univers et reflètent ses préoccupations personnelles, ses jeux interminables avec les formes et les couleurs pour pouvoir en tirer davantage de sens. La quête de l’équilibre des formes et de l’espace est le mot clé de son processus artistique ; un équilibre pourtant fragile et difficile à atteindre autant sur le plan formel que sur le sens : une tache de trop et un vide de plus sont aussi menaçants que les crocodiles et les tournants potentiellement chaotiques des manèges et des toupies gigantesques qui pourraient anéantir à tout moment les éclats de rire et les festivités représentées par des groupes de gens écoutant de la musique autour d’un verre.
Etemadi s’intéresse, en même temps qu’à ses altercations créatives personnelles, à son public et se montre curieuse de connaître ses réactions et son retour après les expositions. Cela lui importe de savoir si une forme est plus attractive, si un sens est plus aiguisé ou si une couleur est plus plaisante. Elle crée pour elle-même, mais aussi pour les autres. Loin d’une monotonie où le public resterait un observateur silencieux face aux interactions, questionnements et réponses exclusives de l’artiste, elle engage à faire une conversation avec nous. Elle pourrait même chercher à nous créer un moment de plaisir, en nous offrant une pause garnie de lapins et d’oiseaux, ou des bleus, roses et jaunes vifs et brillants. Elle nous encourage à prendre part à la découverte de son univers, où sont mélangés l’angoisse et le plaisir, la querelle et la lassitude, l’énigme et l’énergie, l’action et la stabilité, et enfin cette fragile paix momentanée qui est sans cesse menacée par les roues des vélos et les manèges en pleine allure défiant la gravité.
Ces querelles des sentiments, ces jeux de couleurs, ces formes espiègles, et ces blancs remplis de couleurs, aussi bien que l’intitulé des œuvres ajoutant une note de plus pour aider à mieux comprendre ou appréhender une œuvre, ne nous laissent pas indifférent et nous tire à l’intérieur du cadre. L’artiste nous offre les éléments d’une narration, elle commence même le début du récit, « il était une fois… » et puis, elle nous laisse libre de l’achever ou de l’interpréter selon nos propres expériences vécues.
NH : Pourriez-vous déchiffrer le processus de la création, les étapes que vous franchissez pour la naissance d’une nouvelle œuvre ? Peut-être pourrions-nous commencer par la taille de vos peintures. Même si vous avez des œuvres de format A4, vous avez également de grandes œuvres ; d’où provient un tel choix ?
EE : Je me sens plus à l’aise avec les grands formats, car ils me permettent de m’éloigner de la toile et en même temps de l’examiner de près pour découvrir les capacités et potentiels de l’image en marche. Les grandes dimensions offrent également la possibilité d’accentuer tous les détails que je souhaite présenter, qu’il s’agisse des couleurs, des gestes, des émotions, des histoires ou des nuances. De cette manière, je peux me représenter de manière plus complète que dans des formats plus petits. D’ailleurs, je me sens bien plus libre en travaillant sur une grande surface où mes bras accompagnent une tache longue et large en toute sécurité et liberté. La taille du pinceau, le geste même de la main et la poignée ne sont vraiment pas les mêmes quand on travaille sur une petite surface. En revanche, je tiens à ce que cette surface minimalisée reflète les mêmes points de vue des grandes œuvres, les mêmes préoccupations visuelles, voire les mêmes histoires.
NH : Vos peintures sont remplies de plusieurs couches, non seulement des couleurs, mais aussi des formes. Alors, comment un tableau est-il réalisé ? Quelles sont les différentes étapes ?
EE : C’est assez similaire à la construction architecturale, comme dans la planification d’une maison avec ses chambres, fenêtres, couloirs, l’agencement d’intérieur et son rapport avec l’extérieur. Dans les peintures aussi, tout doit être soigneusement arrangé pour permettre une déambulation fluide dans un seul cadre. C’est un exercice délicat où la vigilance est essentielle, considérant les contraintes de temps et d’espace. Éviter les éléments perturbateurs tout en cherchant à intégrer les détails est crucial pour maintenir la cohérence et la direction dans la composition.
Il y a aussi un jeu de hasard, mais franchement contrôlé ; je n’ai pas d’étude préparatoire, mais je connais déjà l’ambiance colorée et les formes principales désirées et, par la suite, c’est le travail acharné à trouver la bonne combinaison qui permettra aux détails de se présenter en toute liberté. Mes peintures se créent assez différemment, et ça m’arrive de me quereller pour atteindre un résultat satisfaisant. Par exemple, je m’applique à un sujet qui m’inspire immédiatement. Avec beaucoup d’enthousiasme, je commence à mettre les premières couches. Cependant, après une observation détaillée, il se peut que je me rende compte que ce n’est finalement pas la voie à suivre. Or, je ne l’efface pas immédiatement, mais je cherche à l’intégrer dans d’autres formes pour obtenir un fond énergique pour la toile ou l’améliorer en supprimant certaines parties. J’essaie ensuite de trouver de nouvelles logiques pour construire la composition dans une direction harmonieuse qui aurait du sens pour moi. Cela signifie que mes formes se créent à travers un processus dynamique. En commençant par un sujet impulsif, je modifie la direction au fur et à mesure que je peins, en supprimant des parties initiales sans jamais les effacer complètement. Le fait de tourner la toile et d’expérimenter de nouvelles logiques font partie d’un processus où l’intuition et l’ajustement continus facilitent la création de l’aspect final.
NH : Les figures humaines et animales comme les chiens, les oiseaux et les lapins occupent une place considérable dans vos peintures. Quel est le rapport entre elles ? D’où sortent ces animaux ?
EE : C’est en lisant le Bestiaire cobra de Françoise Armengaud[2], que j’ai trouvé le courage de ne plus dissimuler mes propres émotions et de me libérer à travers des animaux dans mes peintures. CoBrA est un groupe d’artistes qui s’est réuni à la fin des année 1940 à Paris et a grandement influencé mes recherches picturales. À travers leurs œuvres et leurs idées, j’ai appris à profiter des métaphores animales pour représenter l’être humain et exprimer directement ses sentiments profonds.